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Lettre de Wahoub Fayoumi, de la prison de Berkendael (juin 2008)

vendredi 23 janvier 2009

Le 5 juin 2008, une opération policière (et médiatique) eut lieu en Belgique, aboutissant à l’arrestation musclée de quatre militant-e-s du Secours Rouge, une association de soutien aux détenus politiques de par le monde http://www.secoursrouge.org/. Comme pour l’affaire de Tarnac, il faudra plusieurs semaines à la Justice pour que ces "terroristes" présumé-e-s soient relâché-e-s les un-e-s après les autres. Aujourd’hui, 8 mois plus tard, s’il-le-s sont en "liberté", il leur est interdit de se voir, de se parler, de s’écrire. Wahoub viendra témoigner et apporter son analyse à notre conférence débat du 5 février prochain à l’Ulg (Liège) http://www.tarnac4000.collectifs.ne...

Wahoub Fayoumi, journaliste à la RTBF, arrêtée le 5 juin 2008 et inculpée pour « participation à activité terroriste », en compagnie notamment de
Bertrand Sassoye (ex-CCC), a fait parvenir au journal « Le Soir » le récit
impressionnant de son arrestation, de ses interrogatoires et de sa détention.

Le Cauchemar, lettre de prison
Rédaction en ligne

mardi 17 juin 2008, 07:08

Je suis journaliste. Mais ce n’est pas pour ça que j’écris aujourd’hui. Ce texte est mon témoignage. Quelque chose d’immense et d’effrayant m’est
arrivé, il y a plus d’une semaine.

C’était jeudi. Le 5 juin, c’est l’anniversaire de mon compagnon. A 5h00 du matin, on frappe à la porte. Je dormais encore, je m’habille vite, ça a l’air important. Lorsque j’ouvre, je vois des policiers dans la cage
d’escalier. Il y en a beaucoup. Je pense à un cambriolage. On me dit que
c’est pour une perquisition. Chez moi ? « Vous venez chez moi ? » je dis.
Oui. Je leur demande pourquoi. « On ne sait pas. On a juste un mandat. »
Ils entrent. « Vous êtes seule ? Vous êtes sûres ? » Ils sont 6 ou 7. Ce
n’est pas normal. « Que ce passe-t-il ? » je dis. Sur le papier, il y a
écrit « terrorisme », « urgence ». « Vous êtes privée de liberté, madame.
 » On ne réalise rien à ce moment-là. On ne comprend simplement pas les
mots. La tête tourne. Ils fouillent. Tout. La cuisine, la salle de bain,
mes vêtements, mes livres. Ils mettent des choses de côté, ils disent « on saisit ». ça dure 3 heures. Ils prennent les ordinateurs, des affiches, des livres, un bouquin en arabe.
Je leur dis « je dois aller au travail. » « Je ne pense pas que ce soit possible. » Je voudrais téléphoner, mon GSM est déjà saisi. Mon équipe attendra à Reyers, mon compagnon aussi, je ne verrai pas mon frère qui prépare un voyage de plus d’un an en Espagne et au Mali. Personne ne saura où je suis aujourd’hui.

« Au bureau » comme ils disent, c’est l’interrogatoire. Des questions sur
mon nom, mon âge, mon loyer, mon numéro de carte de banque, mes opinions
politiques, mes amis. Des heures passent, je commence à trembler. Aux
questions auxquelles je réponds « je ne sais pas », ils insistent. Avant
de comprendre ce qu’ils veulent. Le choc se diffuse lentement, à chaque
question. C’est l’après-midi. J’aperçois des hommes cagoulés, armés. Ils
viendront me chercher. Il doit être 17 ou 18 heures. Je suis menottée,
attachée par une corde que tiennent deux hommes. Je suis masquée, je ne
peux rien voir. Trajet en voiture. Sirènes hurlantes, escorte. Arrivée au
Palais de Justice. Des couloirs, des ascenseurs, je ne vois rien. On
s’arrête. Un homme m’enlève les menottes, mains sur la tête ; un autre, le masque. Je suis face à un mur gris. Une porte se ferme. Je n’ai vu
personne. Je n’ai rien vu à part cette porte grise qui s’est fermée, grise comme les murs, comme le rebord en béton. Les murs lisses, affreusement lisses. Il n’y a aucune ouverture. J’ai l’impression d’étouffer.
Envie de taper sur ces murs lisses. Je ne dois pas pleurer. Personne ne m’a dit un mot. J’attends. Des heures. 20h ? 22h ? Interrogatoire chez la juge d’instruction. « Vous n’avez pas tout dit ». Un cauchemar qui se poursuit.

Je ne sais pas où j’ai mal. Ça va s’arrêter, j’en suis sûre. Je pleure
quand elle parle de ma famille. C’en est trop.

A nouveau le cachot. Ma tête est raide. Je m’allonge sur le rebord en
béton. Quelle heure est-il ? Est-ce que le temps s’allonge ou se rétrécit
 ? On reviendra me chercher. Chez la juge, dans ce bureau allumé au fond
d’un couloir. « J’ai hésité » elle dit. Alors je sais. Sur mon mandat
d’arrêt, il est 2h30.

C’était il y a une semaine et quatre jours. Beaucoup de choses à dire sur
le mandat d’arrêt, sur l’inculpation, sur les méthodes.

Des méthodes de cowboys, des interrogatoires où on renverse la charge de
la preuve. On m’a épié, surveillée, mise sur écoute, analysé mes comptes
bancaires et mon écriture, depuis plus d’un an. Attendait-on de moi que je conforte une hypothèse de départ ? Que je donne des noms qui
alimenteraient leur idée ? Leur enquête est restée désespérément vide.
Est-ce pour cela que je suis en prison ? Sommes-nous là parce qu’il DOIT y avoir quelque chose ? Il suffirait alors de bien peu : d’affirmer des
solidarités, d’avoir des idées politiques. Je l’ai entendu à notre charge, ces idées politiques ont été présentées comme en soi terroristes !

Je n’ai jamais caché mon engagement. Il est public, libre et réfléchi.
Défendre des étudiants, des sans-papiers, des prisonniers politiques, se
battre pour un monde plus juste, ce ne sont pas des engagements dont on
doit avoir honte. Si je n’avais pas été ici, j’aurais été devant ces
prisons, j’aurais écrit des communiqués, j’aurais contacté des
associations.

La souffrance de ma mère et de mes frères, la solitude de mon compagnon,
la tristesse de mes amis, l’incompréhension sur mon lieu de travail, la
privation de liberté de quatre militants, la criminalisation de la
solidarité, sont-ils des prix à payer ?

Wahoub

Prison de Berkendael